Pourquoi soutenir les sans-papiers ? Réponses avec Mounir

Dans le contexte de la crise sanitaire et sociale actuelle, de plus en plus d’organisations, soutenues par les syndicats, se mobilisent pour demander que les personnes sans-papiers puissent sortir de la clandestinité. Une question qui concerne l’ensemble de la population. Explications de Mounir, militant syndical et sans-papiers, qui vit et travaille en Belgique depuis 14 ans.

Vous êtes arrivé en Belgique il y a 14 ans. Comment est-on « sans-papiers » en Belgique après autant d’années ?

Mounir. En réalité, nous sommes très nombreux dans cette situation, plusieurs dizaines de milliers en Belgique. C’est paradoxal, parce que nous travaillons depuis des années dans des secteurs comme la construction, les soins des enfants ou des personnes âgées, l’entretien, etc. Nous élevons nos enfants ici, nous gardons ceux des autres, nous participons à la vie du quartier. Beaucoup d’entre nous ont des diplômes qui ne sont pas reconnus. En fait, nous servons de main d’oeuvre pour produire des richesses à bas coût. Saviez-vous que la toute nouvelle station de métro Arts-Loi à Bruxelles a été construite en partie par des travailleurs sans-papiers ? Pourtant, nous n’avons presque pas de droits et nous sommes criminalisés.

Dans mon cas, j’ai travaillé sur les marchés et puis pour des entreprises de nettoyage. J’ai même travaillé pour une société publique de logements sociaux à Bruxelles. En 2009, mon dossier était prêt pour que je puisse enfin obtenir mes papiers. Mais cet employeur utilisait des contrats de travail frauduleux, il m’exploitait et ne m’a pas payé pendant plusieurs mois. Mon dossier de régularisation n’a pas pu aboutir à cause de ça, il fallait des contrats de travail en règle. C’est arrivé à beaucoup de gens. Avec les camarades de la CSC nous avons saisi la justice. Un premier tribunal nous a donné raison, mais la société est allée en appel. En attendant je suis toujours considéré comme clandestin. Suite à un contrôle, j’ai même été placé en détention pendant 4 mois pour ne pas avoir de papiers en règle, jusqu’à ce que la mobilisation me fasse libérer. Difficile de faire valoir ses droits dans cette situation de clandestinité. Nous avons tout le temps peur.

Depuis longtemps, des collectifs de personnes sans-papier et leurs soutiens dans la société civile, les syndicats, etc. demandent que vous puissiez avoir des papiers. En 1999 et en 2009, ils ont même obtenus du gouvernement des campagnes dites de « régularisation ». Qu’est-ce qui change avec la crise actuelle ?

Mounir. Obtenir des papiers nous permet d’obtenir des droits égaux. Face à l’exploitation, face à des violences, mais aussi face aux démarches administratives, sans craindre d’être enfermé et expulsé. Sans papiers, nous servons de main d’oeuvre bon marché. De gros secteurs comme la construction, les soins aux personnes ou le nettoyage, nous utilisent pour augmenter la concurrence parmi l’ensemble des travailleurs, pour tirer les salaires et les conditions de travail de tout le monde vers le bas. Si nous obtenons des papiers, nous ne prenons pas d’emplois en plus puisque nous travaillons déjà, par contre nous pouvons mettre fin à ce dumping social dont est victime l’ensemble de la population. C’est donc une question d’intérêt général. Nous demandons simplement de pouvoir cotiser à la sécurité sociale. Cela nous donnerait des droits face à la maladie et aux accidents du travail par exemple, et cela rapporterait environ 700 millions d’euros par an à la sécurité sociale, ce qui serait également bénéfique pour tous les travailleurs.

Aujourd’hui, avec la crise sanitaire, l’urgence est encore plus grande. Nous sommes sans travail et sans aucune aide, complètement en dehors des radars. Comment payer notre loyer et notre alimentation ? Et avec tous les contrôles en rue, nous avons très peur d’aller faire des courses.

L’accès aux soins est encore plus difficile. En temps normal, nous avons droit à une carte renouvelable pour l’aide médicale urgente. Mais la crainte des autorités et les démarches administratives font que cette aide est largement sous-utilisée. Aujourd’hui, quand un sans-papier est malade du coronavirus, il reste confiné sans aide extérieure, il ne dépend que de la solidarité des amis et des citoyens. A nouveau, si nous avions un accès égal aux soins et au système de dépistage, cela permettrait de mieux répondre à l’enjeu de santé publique, de mieux stopper la propagation du virus. Encore une question d’intérêt général. Autre exemple : ma commune commence à donner des masques à la population. Mais les sans-papiers ne sont pas répertoriés… C’est problématique puisque les masques protègent tout le monde à condition que tout le monde les porte.

Vous parliez de la solidarité entre les citoyens, très importante en ce moment, vu aussi les manquements de l’Etat vis-à-vis des plus fragiles…

Mounir. En effet, des parties de plus en plus grandes de la population doivent compter les unes sur les autres. Là où j’habite avec d’autres personnes sans-papiers, dont des familles avec enfants, des citoyens et des associations bénévoles viennent de temps en temps nous ravitailler. Des collectifs de femmes sans-papiers à Liège et à Bruxelles cousent des masques en tissu. Moi-même je suis allé distribuer la semaine passée des sacs de produits hygiéniques à des personnes sans-abris à Bruxelles, avec des amis bénévoles. On survit en se serrant les coudes. Et en attendant, on continue de se battre pour des mesures structurelles qui améliorent les droits de tout le monde.

Plus de 20 associations, dont le Ciré, le MOC, la FGTB, la CSC, Vie Féminine, le Cepag, le Centre d’Action Laïque, la Coordination des Sans-Papiers, les Equipes Populaire ou encore Amitié Sans Frontières, lancent une campagne de sensibilisation intitulée : “Déconfinons les droits des sans-papiers : contre le virus, la régularisation c’est maintenant !”. Pour participer, voici l’évènement Facebook.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s