Crise politique européenne : parquer les réfugiés en Afrique ne résoudra rien

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La politique migratoire provoque une nouvelle crise politique en Europe. Sous la pression des partis d’extrême-droite en Italie, Autriche et Allemagne, le sommet européen de ces 28 et 29 juin portera principalement sur le plan Tusk. Un projet qui consiste à empêcher les réfugiés d’atteindre l’Europe et de les parquer en Afrique du Nord. Un plan qui ne mettra fin ni à la crise migratoire dans le monde, ni aux causes réelles de la crise politique en Europe.

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L’Union Européenne est une nouvelle fois plongée dans une crise politique. En Allemagne, Angela Merkel vacille. Sous pression du parti d’extrême-droite AfD, le président de la CSU (conservateurs) Horst Seehofer menace de fermer les frontières allemandes et de faire tomber le gouvernement si la chancelière allemande ne prend pas de mesures pour mettre fin à l’arrivée des réfugiés. En Italie et en Autriche, l’arrivée au pouvoir de la Lega de Matteo Salvini et l’alliance du chancelier autrichien Sebastian Kurz avec le FPÖ a renforcé le camp de l’extrême-droite en Europe. Le groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République Tchèque) n’est à présent plus isolé dans sa volonté d’une politique anti-réfugiés.

Il est pourtant difficile de parler de réelle « crise migratoire » cette année en Europe : 41 381 réfugiés sont arrivés en traversant la Méditerranée en 2018. 40 % d’entre eux sont des femmes et des enfants. C’est quatre fois moins que l’année dernière. C’est 25 fois moins qu’en 2015 lors de la crise des réfugiés en Europe. 41 381 réfugiés, c’est 1 réfugié pour 10 000 habitants.

Merkel veut absolument éviter que les Etats-membres referment leurs frontières en Europe comme en 2015. Cela représenterait une catastrophe économique pour les multinationales allemandes. Il est probable qu’un accord soit trouvé pour renvoyer tous les réfugiés en Afrique du Nord lors de ce sommet européen.

« J’ai voté pour la N-VA »

Lors de la récolte des milliers d’enquêtes réalisées auprès de la population par le PTB à travers le pays pour construire notre programme électoral, je rencontre Leyla, une mère célibataire. Elle m’invite à venir boire un thé pendant qu’elle remplit l’enquête. Elle travaille mais payer le loyer et éduquer deux enfants coûte cher et elle a du mal à joindre les deux bouts, m’avoue-t-elle. « J’ai voté pour la N-VA lors des dernières élections. Cela fait 6 ans que j’attends pour un logement social et la N-VA a promis que les gens comme moi qui travaillent dur seraient récompensés et pas des gens qui viennent d’arriver en Belgique. » Cependant, depuis que la N-VA est devenu le parti le plus puissant du pays, la situation de Leyla ne s’est pas améliorée, que du contraire. « La vie est devenue plus chère mais mon salaire ne suit pas, et je n’ai toujours pas de logement social », explique-t-elle. De tels témoignages, nous en rencontrons souvent sur le terrain.

Combien de logements sociaux ont été créés à Anvers par exemple, où Bart De Wever est bourgmestre ? C’est simple : aucun. La ville d’Anvers ne compte que 22 546 logements sociaux, c’est-à-dire 18 de moins qu’il y a 6 ans alors même que 28 000 Anversois sont sur une liste d’attente. La ministre flamande de la lutte contre la pauvreté Liesbeth Homans (N-VA) avait également promis de réduire de moitié le nombre d’enfants qui grandissent dans la pauvreté. Résultat : leur nombre a augmenté. Qui a-t-elle alors accusé ? Les réfugiés, alors qu’ils ne représentent que 0,2 % de cette augmentation. Mais alors que la pauvreté augmente, le nombre de contrôleurs fiscaux pour débusquer les grands fraudeurs a diminué sous la houlette du ministre des finances N-VA Johan Van Overtveldt…

Les partis nationalistes ou d’extrême-droite sont l’autre face de la politique d’austérité de Merkel et Macron en Europe. Le manque de logements, le manque d’emplois, la précarisation de l’emploi, l’augmentation de la pauvreté ont pour résultat de mettre les gens en concurrence les uns avec les autres. Les partis comme la N-VA surfent sur cette colère et la détournent vers les réfugiés, comme il le faisait contre les Wallons il y a quatre ans. Tout cela pour mieux continuer la même politique d’austérité.

« Onze schuld niet »

Le Secrétaire d’État à l’Asile et la Migration Theo Francken (N-VA) affirme que ce sont beaucoup de Nigérians qui arrivent à présent en Europe. Il s’agit selon lui essentiellement de réfugiés « économiques » qui n’ont donc pas droit à l’asile en Europe. Theo Francken est cependant obligé de reconnaître que personne ne fuit son pays pour le plaisir et qu’il y a des causes qui poussent les gens à fuir. Mais selon le secrétaire d’État, l’Europe « ferait déjà beaucoup » pour aider l’Afrique et la situation dramatique qui pousse des gens à fuir « n’est pas notre faute ».1

En réalité, les Nigérians ne représentent que 8 % des réfugiés arrivés en Europe via l’Italie en 2018.2 Les réfugiés arrivant sur les côtes italiennes proviennent essentiellement de Côte d’Ivoire, du Nigeria, d’Érythrée et du Soudan. Mais s’il préfère ne pas parler des Ivoiriens, des Érythréens et des Soudanais, c’est parce que le taux de reconnaissance des demandes d’asile des personnes originaires de ces pays est supérieur à 50 %, indiquant par là qu’au moins la moitié d’entre elles sont bel et bien des réfugiés fuyant la guerre ou des persécutions. Pour les Érythréens, le taux est même de 84 %.

Concernant les Nigérians, Francken « oublie » de rappeler que les bombardements en Libye qu’il a soutenu de toutes ses forces en 2011 ont déstabilisé l’ensemble de la région. Suite à ces bombardements, les armes de guerre de l’armée libyenne se sont en effet retrouvées aux mains de groupes terroristes comme Boko Haram. Ce groupe est responsable du déplacement de plus de 2,4 millions de personnes dans la région. Le rapport de l’ONU parle « de graves violations des droits de l’Homme, des violences sexuelles et liées au genre à grande échelle, des recrutements forcés et des attentats suicide ».3 Le Secrétaire d’État oublie aussi de parler des géants pétroliers actifs en Afrique. Le Nigeria possède du pétrole. Beaucoup de pétrole. Mais les milliards de profit du pétrole nigérian finissent dans les poches des multinationales pétrolières occidentales. L’ex-rapporteur de l’ONU Jean Ziegler a montré comment les géants pétroliers tels que Shell (Pays-Bas), Total (France), Exxon (USA), Chevron (USA) pillent le pays. Résultats : les Nigérians vivent dans la misère.

Enfin, plus globalement, Francken oublie de mentionner que l’exportation de produits agricoles européens en Afrique et subventionnés par l’Union Européenne tue le développement de l’économie locale. Un commerce mondial non équitable et des dettes illégitimes emprisonnent les pays du Sud dans un carcan économique. La destruction de l’économie locale par les multinationales en même temps que par le réchauffement climatique pousse de plus en plus de gens sur les routes de l’exil.4 Tant que les intérêts des grandes banques et multinationales occidentales continueront à dicter l’exploitation des pays du Sud, les gens continueront inévitablement à fuir pour échapper à la misère et mettre leur famille à l’abri. En effet, l’Europe fait « beaucoup » comme dit Francken…

« Ils ne sont pas intéressés par trouver de réelles solutions »

« Que veut l’Europe ? Construire un Guantanamo en Afrique ? » C’est la question que pose le directeur du think-tank European Stability Initiative (ESI) Gerald Knaus à propos du projet européen de construire un camp en Afrique du Nord pour y renvoyer les réfugiés qui tentent de venir en Europe. Difficile pourtant de soupçonner Gerald Knaus d’être en faveur des « frontières ouvertes », comme le sont accusées par la N-VA toutes les personnes qui osent remettre leur politique en question, vu qu’il est le concepteur de l’accord entre l’Europe et la Turquie. Cet accord qui, en 2016, avait justement pour but d’empêcher les réfugiés d’arriver en Europe via la Grèce et de les bloquer en Turquie.

Et a propos de cet accord avec la Turquie, son jugement est sans appel : « Il ne fonctionne pas, quoi que puisse prétendre l’Union Européenne. » « Si nous n’arrivons même pas encore à faire fonctionner ce deal, pour quelles raisons serions nous capable de le faire fonctionner en Afrique du Nord ? », se demande-t-il. Mais selon le directeur du think-tank European Stability Initiative (ESI), « ils ne sont pas intéressés par trouver de réelles solutions. Ils veulent simplement marquer le coup politiquement en se présentant avec une ligne dure sans trop se soucier du sort des personnes qui seront envoyées ».

Theo Francken propose de construire ce camp en Tunisie pour y accueillir les réfugiés qui tentent de venir en Europe. Difficile d’imaginer ce pays de 11 millions d’habitants être capable d’accomplir une telle tâche, y compris avec un soutien européen. C’est comme si l’Union européenne voulait renvoyer en Belgique tous les réfugiés qui arrivent en Europe. Sans compter que la Tunisie est beaucoup plus pauvre que la Belgique.

Comment va-t-on par exemple permettre aux enfants d’aller à l’école ? En Turquie, on estime que près de 40 % des enfants de réfugiés n’ont pas accès à l’enseignement.5 Les réfugiés vont inévitablement être parqués dans des camps surpeuplés et dans des conditions sans le minimum d’hygiène. Pire, la Tunisie sera poussée à faire comme l’Algérie qui a déjà abandonné 13 000 hommes, femmes et enfants dans le désert du Sahara, dans le silence complice de l’Union Européenne.6

Après avoir laissé les multinationales occidentales piller l’Afrique et avoir déstabilisé la région en bombardant la Libye, les dirigeants européens s’apprêtent une nouvelle fois à se comporter en néo-colonisateur en parquant les victimes de leur politique dans un autre pays africain. Avec le risque de déstabiliser ce pays là également et une aubaine pour les trafiquants d’être humains auxquels les réfugiés seront obligés de faire appel pour avoir une chance de s’en sortir.

Les propositions du PTB face à la crise migratoire
Les migrations en soi ont toujours existé dans l’histoire, et ont été la plupart du temps une vraie source d’enrichissement. Les crises migratoires que nous connaissons aujourd’hui, en Europe notamment mais pas forcément principalement d’ailleurs, peuvent poser problème par leur caractère massif et contraint. Ce sont avant tout les causes de ces crises que nous devons résoudre.
1. S’attaquer aux vraies causes : mettre fin aux guerres. Personne ne devrait avoir à fuir, il faut s’attaquer aux causes. Les guerres menées par la Belgique et d’autres pays de l’OTAN en Irak, Afghanistan, en Libye et en Syrie sont les premières causes actuellement de la crise des réfugiés. Les bombardements en Libye en 2011 ont également déstabilisé l’ensemble de la région: c’est suite à ce conflit par exemple que des groupes terroristes comme Boko Haram se sont retrouvés en possession d’armes de guerres en grande quantité au Nigéria, un des pays d’où proviennent aujourd’hui un certain nombre de réfugiés. Les mêmes partis en Belgique et en Europe qui s’en prennent aux réfugiés ont voté et continuent à soutenir toutes ces guerres. La Belgique doit s’engager dans une diplomatie active et indépendante au service de la paix au lieu de vouloir acheter de nouveaux avions de chasse qui coûtent plusieurs milliards d’euros pour continuer cette politique de guerre.
2. S’attaquer aux vraies causes (bis) : laisser les pays du sud se développer. En Afrique, la politique commerciale de l’UE qui subventionne tout une série de produits déversés sur le marché africain tue l’agriculture locale et jette des gens sur la route de l’exil. Un commerce mondial non équitable et des dettes illégitimes emprisonnent les pays du Sud dans un carcan économique. Au Nigeria, pour reprendre cet exemple, le pétrole est exploité par des multinationales européennes et américaines comme Shell, Total, Exxon. L’Europe doit laisser les pays du sud se développer, mettre fin à tous les accords commerciaux et de libre-échange inégaux et injustes, arrêter d’encourager la fuite des cerveaux, annuler les dettes illégitimes et investir dans la coopération au développement. Permettre Tant que les intérêts des grandes banques et multinationales occidentales continueront à dicter l’exploitation des pays du Sud, les gens continueront inévitablement à fuir pour échapper à la misère et mettre leur famille à l’abri.
3.  Organiser une conférence internationale annuelle sur les migrations, sous l’égide de l’ONU, combinant les réponses d’urgence, le soutien aux pays d’accueil, la préparation du retour des réfugiés et l’anticipation des réfugiés climatiques des décennies à venir. Permettre des transferts de technologie et la suppression des droits de propriété intellectuelle pour aider les pays en développement à lutter contre le changement climatique et ses effets
4. Respecter la Convention de Genève et la Convention européenne des droits de l’Homme. Les personnes qui fuient la guerre et les persécutions doivent recevoir une protection et être accueillies dignement. Les droits de l’Homme sont un héritage de la seconde guerre mondiale, pour ne plus jamais revivre la situation des millions de personnes qui ont du fuir à l’époque. Ils doivent être incontournables.
5. En finir avec les trafics d’êtres humains, ouvrir des routes sûres et légales. Des routes sûres et légales doivent être ouvertes afin de permettre aux réfugiés de ne pas faire appel à des organisations criminelles de trafic d’êtres humains.
6. Renforcer les missions de sauvetage en mer. Des milliers de réfugiés se noient en tentant d’atteindre l’Europe en traversant la Méditerranée. Les missions de sauvetage doivent être renforcées.
7. Adopter un plan de répartition au niveau européen. L’Italie ou la Grèce ne doivent pas se retrouver seuls à devoir accueillir les réfugiés qui arrivent en Europe. Ils doivent pouvoir être répartis à travers les différents Etats européens selon une clé de répartition basée sur la situation socio-économique de chaque État-membre.
8. Construire un programme d’aide au retour des réfugiés qui le souhaitent lorsque la situation de leur pays de départ le permet.
9.  Les centres d’accueil doivent être connectés avec le tissu associatif et avec le quartier. Une politique sociale et d’intégration doit être menée dans ces centres, en favorisant également la rencontre avec les habitants du quartier. La solidarité des citoyens doit être encouragée et non pas criminalisée comme veut le faire le gouvernement avec son projet de loi de visites domiciliaires.

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