Un an de crise des réfugiés : un examen de la politique de Francken

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Voici un an nous parvenaient les premières informations inquiétantes de Calais. Des milliers de réfugiés dans un camp parmi les dunes, dans les buissons, une véritable jungle. Nous y avons réalisé un reportage, avons enregistré des témoignages, avons enterré un jeune réfugié venu d’Érythrée et qui s’était électrocuté en essayant de sauter dans un train à destination de la Grande-Bretagne. Début août 2014, lorsque nous sommes revenus à Bruxelles, les premières tentes faisaient leur apparition dans le parc Maximilien. La crise des réfugiés allait déferler sur la Belgique. Où en sommes-nous un an plus tard ?

Auteure : Riet Dhont

Le nombre le plus élevé, pas en 2015, mais bien en 2000

Les chiffres, pour commencer. En 2015, selon le rapport annuel de Myria, le Centre fédéral migration, 38 990 demandeurs d’asile se sont présentés à l’Office des étrangers à Bruxelles. C’est beaucoup, mais ce n’est pas un record : en 2000, ils étaient 17 pour 100 de plus. Cette année-là, en raison de la crise dans les Balkans, 46 855 personnes avaient demandé l’asile à Bruxelles. Mais, en 2000, les réfugiés s’étaient présentés tout au long de l’année, alors qu’en 2015, il y a eu un pic en été et en automne.

Une crise ? Surtout en raison du mauvais accueil

Comment cet afflux a-t-il été pris en main ? Depuis 2013, on assiste à une « crise » pour ainsi dire incessante, mais elle est surtout due au fait que des milliers de places d’accueil ont été fermées. D’abord, en 2013, par la secrétaire d’État Maggie De Block et ensuite, en 2014, par le secrétaire d’État Theo Francken. C’est un véritable chaos qui a surgi : des réfugiés devaient passer la nuit à la belle étoile dans le parc Maximilien. Ils devaient également attendre des jours et des semaines avant de pouvoir introduire leur demande d’asile, puisque le secrétaire d’État Vrancken ne voulait faire enregistrer que 250 nouveaux demandeurs d’asile par jour. Ce faisant, il balayait avec mépris le droit de tous les demandeurs d’asile à se faire enregistrer immédiatement à leur arrivée. Cela a pris de longues semaines avant que Theo Francken n’ouvre le WTC aux réfugiés. Entre-temps, le parc Maximilien débordait. Grâce à l’engagement de centaines de bénévoles, ces personnes ont encore pu être accueillies dans des conditions un peu plus humaines.

À 12 dans une « chambre » faite de toiles tendues

Où se sont retrouvés tous ces réfugiés après s’être fait inscrire ? En toute hâte, Theo Francken et la Fedasil ont cherché des milliers de places d’accueil supplémentaires ou en ont rouvert d’anciennes. Dans de vieilles casernes désaffectées ou dans de grands hangars comme à Sijsele, de petites « chambres » ont été aménagées à l’aide de toiles tendues. De même, les réfugiés ont pu trouver un toit dans un immeuble vide d’ING à Neder-over-Heembeek et dans de vieux bâtiments industriels. À Elsenborn, à la frontière allemande, plus de 1 000 réfugiés se sont vus confinés de la sorte dans des conditions des plus déplorables.

Des réfugiés devaient y cohabiter à 12 – et même à 17 – dans des locaux ou des espaces délimités par des toiles, toutes nationalités, langues et religions confondues. Du fait qu’un grand nombre de ces personnes avaient également subi des traumatismes dans leur pays d’origine, pendant leur fuite, en mer… les tensions et les conflits devenaient quasiment inévitables. Des familles se retrouvaient confinées dans de minuscules espaces, où les lits étaient séparés par des draps, afin de pouvoir sauvegarder un minimum d’intimité.

D’autres familles ont été accueillies dans des « maisons sociales » (des initiatives locales d’accueil) gérées par le CPAS de l’endroit ou par des ONG comme Vluchtelingenwerk Vlaanderen (Action réfugiés Flandre), Caritas ou le Ciré. Il y a également eu des maisons d’accueil pour mineurs d’âge non accompagnés, entre autres à Termonde, où 250 « enfants » ont séjourné ensemble et appris le néerlandais. Dans nombre de villes et localités disposant de tels centres d’accueil, comme à Sijsele, Coxyde, Houthalen ou Tournai, des groupes de bénévoles se sont constitués et ils ont organisé des actions en vue d’assurer dans leur ville ou commune un accueil chaleureux aux réfugiés.

Francken s’obstine à supprimer l’accueil

Depuis fin mai, début juin, des dizaines de centres d’accueil ont de nouveau été fermés. « Il ne vient plus de réfugiés », affirme triomphalement Theo Francken. Il qualifie la chose de victoire de l’Occident sur la crise des réfugiés, grâce à la Turquie. Mais des lieux d’accueil gérés par Vluchtelingenwerk Vlaanderen et le Ciré ont été fermés aussi. « Nous travaillons depuis dix-sept ans déjà avec quelque 150 personnes pour gérer ces maisons d’accueil, nous proposons de l’aide juridique et de l’accompagnement. Nous avons assuré un bon accueil individuel. Tout cela est supprimé, désormais », nous ont dit les collaborateurs de Vluchtelingenwerk Vlaanderen et du Ciré lors de la Journée internationale des réfugiés, le 21 juin. Theo Francken veut tirer un trait sur l’aide des ONG, il ne veut plus voir de présences indiscrètes. Il entend également faire table rase de tout accueil individuel, il ne veut plus que de l’accueil collectif dans de grands centres. Pour lui, c’est un moyen de dissuader les réfugiés de venir en Belgique.

Ainsi, une fois de plus, des milliers de places d’accueil sont supprimées et les réfugiés qui attendent encore leur reconnaissance doivent quitter leur centre. Ainsi, la caserne de Sijsele, le centre d’accueil d’Elsenborn et bien d’autres encore ont été fermés en septembre. Quant à savoir où ces personnes vont aller, c’est une grosse devinette, et pour elles-mêmes aussi.

De même, les demandeurs d’asile mineurs et non accompagnés qui ont appris le néerlandais dans le centre de Termonde, ont été transférés vers un centre d’accueil encore inconnu, en… Wallonie. Comprend qui peut?

60 pour 100 obtiennent le statut de réfugié

Comment est traitée la demande d’asile ? Un demandeur d’asile en Belgique est soumis à deux entretiens particulièrement poussés et détaillés. Les critères d’octroi du statut de réfugié sont repris dans la Convention de Genève (pour ceux qui courent un danger en tant qu’individus) ou dans le statut de la protection subsidiaire (pour les groupes courant un danger). Après les interviews, le réfugié est informé si oui ou non il est reconnu en tant que tel.

Des 40 000 demandeurs d’asile qui ont débarqué dans notre pays en 2015, 60 pour 100 ont été reconnus comme réfugiés. Aussi s’agit-il principalement de réfugiés de la guerre, surtout de Syrie. 95 pour 100 des réfugiés de ce pays ont été reconnus. Entre-temps, ces personnes ont quitté leur centre d’accueil et cherché un logement. Ce n’est pas facile. Les besoins en logements en Belgique sont déjà si grands, la concurrence est énorme et les prix sont exorbitants.

En outre, toutes les demandes d’asile de 2015 sont encore loin d’avoir été réglées. Au contraire. La procédure peut en effet traîner de longs mois. Et, ces derniers mois, par exemple, les réfugiés afghans et irakiens ont reçu une lettre de Theo Francken disant qu’ils ne devaient pas trop s’attendre à être reconnus.

Ensuite, il faisait savoir le dimanche 3 juillet, dans un message télévisé, que, désormais 50 pour 100 seulement des réfugiés seraient évalués positivement et que les Irakiens, surtout, feraient mieux de retourner dans leur pays, vu que, selon lui, la situation y est décrite comme sûre. Ce même soir, à Bagdad, 300 personnes perdaient la vie lors d’un attentat suicide dans le quartier de Kadare.

Retourner en Irak et y finir assassiné

Dernière mise à jour du 13 juillet : un réfugié irakien retourné dans son pays y a été assassiné par une milice. Son frère témoigne : « Mon frère a fui vers la Belgique. Pendant ce temps, sa femme et ses enfants ont continué à attendre en Turquie. Mais la procédure d’asile dure des mois et des mois. Pour ne plus laisser sa famille toute seule, il est retourné à Ebril, en Irak. Et là, il a été assassiné par les membres d’une milice. » Après quoi, Theo Francken a répondu laconiquement : « Je n’ai pas forcé cet homme à retourner. Il est retourné de sa propre volonté au lieu d’attendre sa procédure. Je ne puis rien y faire… »

Des réfugiés témoignent : surtout cette interminable attente…

Entre-temps, de nombreuses centaines de réfugiés, surtout venus d’Irak, attendent l’issue de leur dossier. Nous donnons la parole à quelques-uns d’entre eux, afin qu’ils nous disent comment ils sont installés ici, dans l’attente d’une réponse…

Mustafa, 30 ans, séjourne au Petit-Château, en compagnie de son frère Leyd, 19 ans.

« Nous venons de Bagdad, en Irak. J’ai fui en raison de menaces de mort de la part des milices sunnites qui voulaient m’incorporer pour aller combattre les milices chiites. Mon frère Leyd est avec moi. Quand il avait six ans, il était monté un jour sur le toit plat de notre maison et des avions américains avaient survolé l’endroit à très basse altitude. Effrayé, il s’était encouru et était tombé trois étages plus bas. Aujourd’hui, il a la capacité de raisonnement d’un enfant de six ans. Nous sommes arrivés ici en août 2015, après un effroyable périple en mer. Ensuite, nous avons traversé la Grèce à pied pour aller en Hongrie, nous faire emprisonner par la police, être finalement emmenés en car en Autriche, passer par Munich et, enfin, nous retrouver à Bruxelles. Après avoir attendu des mois une seconde interview, au mois de mars, j’ai reçu le verdict pour mon frère et moi : négatif, le dossier n’est pas crédible. J’ai introduit un nouveau dossier, pour mon frère et moi. Ce dossier est en cours… Mais, entre-temps, Theo Francken prétend que Bagdad est sûr et que nous devons donc retourner. Chaque jour, sur Facebook, je reçois des infos à propos d’amis qui ont été assassinés. Lors du dernier attentat du 3 juillet, l’un des réfugiés ici à perdu 2 membres de sa famille et 27 de ses amis très chers. Mon frère a besoin d’aide psychologique et d’accompagnement. Je m’en occupe du mieux que je peux. Mais tout cela est très difficile. » Ils séjournent toujours au Petit-Château, pour l’instant. Mustafa témoigne très souvent dans des écoles, chez les scouts, de la situation en Irak, à Bagdad, et aussi à propos de l’arbitraire quant à l’octroi ou au refus du statut de réfugié. La réponse négative et l’attente d’une nouvelle procédure leur pèsent très lourdement.

Khaled vient de Mossoul, en Irak. Il séjourne dans un centre d’accueil à l’écart de tout et qui doit être fermé d’ici peu.

« Mossoul est grande une ville de quelques millions d’habitants et qui, en peu de temps, est tombée aux mains de l’EI, suite à la trahison d’officiers de l’armée irakienne. Je travaillais comme professeur à l’université. Nous avons été forcés de refermer nos manuels scolaires et d’utiliser ceux de l’EI. Nous l’avons refusé, en tant qu’enseignants et intellectuels. Dès lors, avec toute la famille – femmes, enfants, beaux-enfants, petits-enfants – nous avons fui vers la Turquie. Les hommes ont traversé la mer vers la Grèce et ont poursuivi leur chemin, par la route des Balkans, jusqu’en Belgique. Nous sommes ici depuis septembre 2015. Ma femme, mes filles et mes petits-enfants attendent en Turquie. Les emmener en mer était trop dangereux et nous ne pouvions pas payer de telles sommes aux passeurs en fraude… Pour survivre en Turquie, les enfants et les petits-enfants, entre 3 et 7 ans, doivent travailler pour un salaire de famine. C’est terrible pour nous, de voir cela sur les photos que nous font parvenir mes filles. Les Irakiens n’ont pas de droits, en Turquie, pas de droit au travail, ni à l’enseignement, ni à l’aide médicale, rien. Ici, nous attendons toujours la seconde interview. Puis quelques mois encore, peut-être, avant d’avoir une réponse, qui peut être aussi bien négative que positive. Et, maintenant, le centre d’accueil va être fermé. Je ne sais pas où nous allons être envoyés. »

Une info Wathsapp d’Omar, venu d’Irak, sur mon smartphone : « Je suis toujours avec ma mère dans une maison d’accueil, en Campine anversoise. Mon père et les autres enfants sont restés à Bagdad. Depuis plus de 8 mois, nous attendons la seconde interview, nous sommes très inquiets à propos de notre famille à Bagdad. Pourquoi devons-nous attendre si longtemps ? Plus de huit mois ici, sans nouvelles, sans une nouvelle invitation ? Que faut-il qu’il arrive encore de plus en Irak pour nous prendre en considération ? »

Tels sont les récits que l’on entend chaque jour ici, dans le centre de Bruxelles, à la Bourse, ou via un SMS, un coup de fil, un appel de détresse… Ce sont surtout les réfugiés irakiens qui vivent dans des conditions pénibles causées par la situation extrêmement dangereuse et meurtrière dans leur pays. Chaque jour, il y a de nouvelles infos concernant des attentats et des morts.

De bonnes nouvelles aussi, malgré tout, et des retrouvailles heureuses

Marwan, de Syrie, est fou de joie. Il est arrivé le 10 août à Bruxelles, en compagnie de son fils aîné. Depuis mars, lui et son fils ont le statut de réfugiés. C’est alors qu’a commencé la quête d’un logement et ils en ont trouvé un à Saint-Josse, mais cher… Depuis quinze jours, Myriem, la femme de Marwan, et leur deuxième fils, sont également arrivés. Quel accueil joyeux, quelles retrouvailles, après avoir été séparés pendant un an… Nous avons rencontré la famille réunie à nouveau dans sa nouvelle maison.

Nadia, 17 ans, s’est enfuie de Syrie en compagnie de Melissa et, via, la route des Balkans est arrivée à Bruxelles en septembre 2015. Après avoir séjourné quelques mois à Sijsele et à Saint-Nicolas-Waes, les deux jeunes filles ont reçu un avis positif et, à la fin de ce mois, elles pourront s’installer à Bruxelles. Melissa parle couramment le français et elle veut donc absolument pouvoir aller à l’école ici, après une année d’attente… Grâce à l’énorme soutien du personnel d’une école secondaire, ici, à Bruxelles, Nadia pourra entrer en septembre en cinquième scientifique…. Elle est tout à fait enchantée. Elle participe au camp des Pionniers (la section enfantine du PTB) pour proposer ses services en tant que monitrice du groupe des 6-8 ans.

Cela aussi est donc possible. Espérons que de très nombreuses autres familles, des réfugiés de l’Irak, de l’Afghanistan, pourront s’inspirer de ces exemples et recevoir une réponse positive, malgré les longs mois d’attente et de tension permanente.

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