Peter Mertens (PTB) en visite dans la « Jungle » de Calais : « Je n’étais pas préparé à ça »

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La « Jungle » de Calais, le camp improvisé des réfugiés qui veulent aller en Grande-Bretagne, démontre la faillite de la politique d’asile européenne, estime Peter Mertens, le président du PTB, qui s’est rendu sur place avec une délégation du PTB. « La situation est pire que dans les bidonvilles de Kinshasa, et ce, à une heure de Bruxelles. Je pensais être préparé à cette visite, mais ce n’était pas le cas. »

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Auteurs : Han Soete, Axel Bernard

« Un mur de la honte, on ne peut pas croire que ce soit possible dans l’Europe du 21e siècle… », a déclaré Peter Mertens à la fin de la visite à Calais, ajoutant : « Cela renforce encore notre volonté d’aller à contre-courant au Parlement et d’y plaider pour l’arrêt de la politique de guerre. »

La délégation du PTB, composée entre autres de David Pestieau, vice-président, de Zohra Othman, échevine à Borgerhout et Riet Dhont, d’Amitiés sans frontières, a été accueillie par des volontaires de l’organisation Salam. Georges Gilles et Claudine Moihe, actifs déjà depuis 2002 pour aider les réfugiés à Calais, ont guidé la délégation dans la « Jungle ». Avec des centaines d’autres bénévoles, cela fait des années qu’ils essaient de rendre la vie plus supportable aux réfugiés du camp en leur fournissant de quoi boire et manger, du matériel pour faire des tentes, des cabanes et des abris…

« Je pensais être préparé »

« La situation est pire que dans les bidonvilles de Kinshasa, et ce, à une heure de Bruxelles. Je pensais être préparé à cette visite, mais ce n’était pas le cas. Il est également frappant de constater que ce camp est organisé par des bénévoles avec les moyens du bord, et non par les pouvoirs publics français. Parmi tous ces bénévoles qui s’activent, il y a entre autres plus de 300 Britanniques et de nombreux Belges. Et la Belgique, elle, participe à la guerre au Moyen-Orient, mais s’irrite de la crise des réfugiés qui en est la conséquence directe. »

Durant trois heures, la délégation a visité l’inhumaine jungle où enfants, femmes et hommes vivent entassés dans des tentes et habitations de fortunes dans des situations particulièrement dantesques sous le vent et la pluie. Un camp entouré par les combis de CRS qui interviennent très souvent arbitrairement. Ils ont vu l’extraordinaire engagement des bénévoles (des enseignants de Strasbourg, des jeunes britanniques, belges et allemands, des pensionnés de Calais et du Midi…) et des réfugiés pour construire des abris en bois, pour avoir des écoles ou encore offrir à manger avec des restaurants de fortune.  La délégation est allée à la rencontre des habitants du camp accompagnés de Georges et Claudine, qui ont répondu aux nombreuses questions pour tenter d’expliquer la situation.

Georges Gilles, actif depuis 2002 dans le camp, a guidé la délégation du PTB.

Georges Gilles. Ce camp s’est installé sur une ancienne décharge de déchets où se trouvent notamment des métaux lourds et de l’amiante. Un endroit où des êtres humains ne devraient absolument pas vivre, mais c’est tout ce qu’ils ont pu trouver pour s’installer

Ici, quand on a les vêtements mouillés, c’est impossible de les faire sécher. Regardez, malgré le froid et la pluie, il n’y a pas de fumée. Il y a un manque terrible de bois et de chauffage. Nous, on fournit un camion par semaine, mais on ne sait pas en donner plus. Trouver du bois devient impossible. Il fait tellement froid que les migrants ont commencé à couper des arbres dans les environs. À la place de ce qui est maintenant le « no man’s land », il y avait des arbres, mais les autorités ont tout coupé et, au lieu de les donner aux migrants, ils les ont broyés.

Ce « no man’s land », c’est cette bande de séparation qui sépare la « Jungle » de l’autoroute avoisinante, une bande où tout est interdit : interdit de construire, interdit de circuler… L’idée, c’est d’empêcher l’accès au port et à l’autoroute.  La presse a même parlé de 600 grenades lacrymogènes tirées par nuit pour empêcher les migrants de rejoindre l’autoroute et monter dans des camions qui se rendent en Angleterre. Pour monter dans un camion, certains organisaient le blocage de camions sur l’autoroute. Ainsi, une fois le premier bloqué, cela créait un embouteillage sur des kilomètres, ce qui permettait aux migrants d’essayer de monter dans l’un ou l’autre camion, de se cacher sous les essieux. Aujourd’hui, il y a des murs de barbelés pour empêcher l’accès à l’autoroute : ce sont les autorités britanniques qui ont payé pour cela. Ils avaient commencé en 2014. 10 millions d’euros ont encore été versés pour clôturer 2,5 kilomètres des deux côtés de l’autoroute.

Des gens du camp arrivent-ils encore à passer en Angleterre ?

Georges Gilles. C’est difficile à dire. Mais il y a toujours des gens qui passent. Il y a une demande patronale de main-d’œuvre bon marché en Grande-Bretagne, surtout pour le secteur du Bâtiment et Travaux Publics (BPT).  Ces patrons font travailler les illégaux pendant un an ou deux, le temps qu’ils remboursent leurs dettes contractées auprès des passeurs et de la mafia, puis ils les dénoncent pour qu’ils soient expulsés. La Grande-Bretagne est le pays d’Europe qui organise le plus de charters, particulièrement vers l’Afghanistan.

Et, en Grande-Bretagne, toutes les lois d’immigration leur interdisent toute vie comme citoyen ordinaire… Un médecin ne peut pas soigner quelqu’un qui n’est pas légalement immigré, un propriétaire de logement ne peut pas établir un bail locatif avec quelqu’un qui n’est pas légalement immigré, un patron d’auto-école ne peut pas donner un permis de conduire à quelqu’un qui n’est pas légalement immigré… Au terme de leur période d’esclavage, alors qu’ils ont payé la dette qu’ils ont contractée pour venir ici, ces gens n’ont pas de possibilité de devenir des citoyens.

Certains repartent ?

Georges Gilles. Oui. En juillet, la police française a renvoyé en Angleterre 17 Afghans qui ont été pris dans un camion dans le sens Grande-Bretagne-France. Ils voulaient revenir, car, ces gens, même s’ils ont réussi à gagner un peu d’argent, n’ont pas assez pour pouvoir retourner voir leur famille. Ce sont d’ailleurs les mêmes mafias qui s’occupent du retour, c’est juste deux fois plus cher…

Est-ce qu’il n’y a pas moyen de faire entrer les gens légalement s’ils ont besoin de main-d’œuvre ?

Georges Gilles. En Angleterre, un illégal est payé dans le bâtiment entre 1 livre et 1,5 livre de l’heure (2,25–2,5 euros, NdlR). Les patrons sont donc intéressés par cette main-d’œuvre justement parce qu’elle est illégale. Une entrée légale est inimaginable pour eux. Il faudrait déclarer les travailleurs, payer les lois sociales. Quand on examine le secteur BTP en Angleterre, il n’y a pas cette cascade de faillites qu’on voit en France ou en Belgique. Pourquoi ? En raison de la masse de travailleurs non déclarés.

Il y a eu récemment, le samedi 6 février, une manifestation à Calais de gens qui se disent « patriotes », « porte-paroles de la population calaisienne » et qui s’opposent à la présence de migrants.

Georges Gilles. Dans cette manifestation, il y avait beaucoup de gens qui ne sont pas des Calaisiens. Mais il faut néanmoins dire que l’extrême droite a fait un score phénoménal à Calais : 49,1 % au premier tour des dernières élections. Cela montre les tensions qu’il y a à Calais. La population est divisée.

Il y a beaucoup de solidarité de la population aussi ?

Georges Gilles. Ah oui ! Lors de la publication de la photo du petit Aylan, il y a une réponse jamais vue de la part des particuliers en faveur des migrants. Avant, on travaillait pratiquement seuls. Après, la solidarité s’est greffée sur le mouvement déjà organisé. À certains moments, la situation était même ingérable tellement il y avait du monde qui apportait de l’aide. Il y avait des dons, tellement de marchandises qu’elle était déposée tout le long de la route. Il y avait de tout : des Calaisiens, mais aussi des Anglais, des Belges…

Claudine Moihe. Voilà un générateur, un électrogène qui fournit de l’énergie à une partie du camp. Il a été amené par des volontaires britanniques. Ils sont à peu près 300 dans le camp à aider quotidiennement. Beaucoup ont été choqués par les articles qu’avaient publiés les journaux de droite Daily Mail et The Sun. Ceux-ci ont révolté une partie des Britanniques, qui ont commencé à contacter les associations actives sur Calais. Beaucoup de jeunes sont arrivés en masse pour aider.

Comment cela se passe-t-il avec les passeurs ?

Claudine Moihe. Avant, les migrants payaient des passeurs maximum 800 euros. Aujourd’hui, ce montant est monté à 3000 euros. Les gens s’arrangent avec les passeurs, qui s’occupent de repérer des camions qui vont en Angleterre sur les parkings. Et, quand on sait quel camion va le faire passer, quelqu’un vient chercher le migrant, l’amène au parking et le fait monter dans le camion. Le migrant doit payer dès le départ une partie des 3000 euros, puis une autre quand il est amené dans le camion, et le solde quand il est arrivé en Grande-Bretagne.

Mais le migrant peut encore être arrêté durant la traversée, que se passe-t-il alors ?

Claudine Moihe. Oui, les contrôles sont là. 9 fois sur 10, si un migrant est arrêté, il est relâché dans la nature. Mais, maintenant, on a appris que des ordres sont donnés pour qu’on leur confisque leur argent. J’ai même eu des cas où on avait enlevé les chaussures des migrants, pas seulement dans l’idée de les forcer à rentrer pieds nus, mais aussi car, souvent, ils cachent leur argent dans les chaussures. C’est une double bonne affaire : le migrant est humilié et le fric est pris…

Comment se procurent-ils ces 3000 euros ?

Claudine Moihe. Parfois, ils viennent de chez eux avec cet argent bien caché. Sinon, ils travaillent ici pour les mafias. Cela se passe de multiples façons. Par exemple, certains sont recrutés pour aider les passeurs. C’est eux qui doivent organiser le transfert d’un autre migrant vers un camion et le mettre à l’intérieur. Et, au bout de la 20e ou de la 30e fois que tu remplis un camion de migrants, on te donne ta chance gratuitement. D’autres travaillent ici dans les magasins. Certains signent même directement ici des contrats comme esclaves en Grande-Bretagne, où ils travailleront pour rien dans une cave.

« Arrêter ces guerres que nos gouvernants et nos multinationales financent », répondent Georges et Claudine quand on leur demande ce qu’il faut faire en priorité. « Dénoncez que vous vous avez vu pour exiger d’offrir des conditions dignes d’asile », nous disent-ils encore avant que nous repartions. Nous le ferons.

En Belgique, Amitié sans frontières organise la solidarité avec les réfugiés

Depuis des mois, Riet Dhont, d’Amitié sans frontières, organise des distributions de petit-déjeuners chaque vendredi matin devant l’Office des étrangers, à Bruxelles. De nombreux jeunes participent à ces moments de solidarité. Plusieurs autres événements ont également été organisés, dont un brunch de soutien aux réfugiés et des visites aux centres d’accueil. Plus d’info sur la page Facebook d’Amitiés sans frontières.

De gauche à droite : David Pestieau, Peter Mertens, Claudine Moihe et Riet Dhont.

À gauche : Zohra Othman, échevine PTB dans le district anversois de Borgerhout.

Claudine Moihe, Riet Dhont et Zohra Othman.

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