Pour 3 miliards, l’Europe sous-traite la crise des réfugiés à la Turquie

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Dimanche 29 novembre, l’Union européenne est arrivée à un accord avec la Turquie. Celle-ci devrait recevoir 3 milliards d’euros – dont la Belgique paierait 72 millions – pour empêcher les réfugiés d’entrer en Europe. Loin d’être une solution, cet accord passe également sous silence les causes de la crise des réfugiés.

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Auteur : Max Vancauwenberge

Nous faisons face à la plus grande crise de réfugiés depuis la seconde guerre mondiale. Fin 2014, 60 millions de personnes étaient déplacées de force. Sur ces 60 millions de réfugiés, 52 millions s’étaient soit déplacées dans leur propre pays1 soit dans un pays voisin.2

Pourtant, le sommet entre les gouvernements européens et la Turquie qui a eu lieu ce dimanche 29 novembre semble être tout sauf une réelle tentative de répondre au défi que représente la plus grande crise des réfugiés depuis la seconde guerre mondiale. Interviewé vendredi, le président hollandais de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, affirmait qu’il « convient de surveiller les frontières extérieures. Si nous n’y parvenons pas, de nombreuses personnes viendront frapper à notre porte pour obtenir des allocations et compromettront notre système »3, tandis que notre secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, Théo Francken, envoyait une lettre aux réfugiés afin de les informer que « la Belgique n’est pas l’eldorado ».4

Dijsselbloem et Francken oublient que les réfugiés ne veulent pas venir en Europe. Ils ne veulent pas fuir leur pays, abandonner leur maison, leur emploi, en empruntant le chemin d’un exil sur lequel ils pourraient perdre la vie. Ils quittent leur pays car ils y sont obligés. Ils fuient la guerre et les atrocités commises par Daech. Mais à cela, les responsables européens n’apportent aucune réponse, sinon celle de continuer à faire la guerre dans la région, et à continuer à entretenir Daech en achetant son pétrole et en soutenant des régimes comme l’Arabie Saoudite qui financent les terroristes.

Le choix de passer de sous-traiter la crise des réfugiés à la Turquie pose d’ailleurs la question s’il ne faut pas aussi prendre davantage au sérieux les critiques au sein de la société turque par rapport à la politique étrangère de leur gouvernement.  Qu’en est-il par exemple des deux journalistes turcs qui viennent d’être arrêtés pour avoir divulgué des informations concernant des livraisons d’armes des services de renseignements turcs à Daech en Syrie ? SL’an dernier, Jana Hybásková, l’ambassadrice de l’Union européenne en Irak, a révélé que certains États membres de l’UE achetaient du pétrole en provenance des gisements occupés par Daech. Or ce pétrole transite apparemment par la frontière turque.

Cette politique de l’autruche cadre cependant bien avec les excellentes relations qu’entretient la Belgique avec l’Arabie Saoudite, à qui notre pays fournit des armes qui finissent dans les mains de Daech. À Anvers, le bourgmestre Bart De Wever accueille également chaleureusement l’investissement d’une richissime famille saoudienne dans le port de la ville.

Tant qu’on ne s’en prend pas à ces sources d’oxygène de Daech, la violence ne pourra pas cesser dans la région, et la crise des réfugiés ne pourra pas être résolue. Or rien n’a été décidé dans ce sens lors du sommet du 29 novembre.

Fermer les frontières va aggraver la crise des réfugiés

La Turquie accueille actuellement 2,2 millions de réfugiés. Ce sont essentiellement des syriens, qui fuient leur pays ravagé par la guerre responsable de 250 000 morts depuis 2011 et qui a fait plus de 12 millions de déplacés et réfugiés.

Si la Turquie fait de réels efforts afin d’accueillir les réfugiés – elle a déjà consacré 7 milliards d’euros à l’accueil des réfugiés5 – la situation y devient intenable. Les réfugiés n’y ont droit qu’à une protection temporaire et ne bénéficient pas du droit de travailler légalement. Ils sont nombreux à devoir travailler illégalement afin de pouvoir subvenir à leurs besoins, mais pour deux fois moins que les Turcs, ce qui est souvent insuffisant. De nombreux enfants se retrouvent ainsi également obligés de travailler. 485 000 Syriens en âge d’aller à l’école ne sont plus scolarisés. La majorité d’entre eux ont déjà pris 2 années de retard dans leur scolarité, certains plus encore.6

C’est cette situation qui pousse de nombreux Syriens à tenter la traversée vers l’Europe, malgré le danger. Jusqu’ici, plus de 3500 réfugiés ont déjà trouvé la mort en se noyant.7 Les vagues portent chaque jours des corps sans vie jusque sur les côtes grecques où ils sont récupérés par des bénévoles.

Stephanie Gee, chercheuse pour Human Right Watch, met en garde contre les dangers que représente une telle situation. Elle parle du risque d’une « génération perdue » et d’une vulnérabilité aux mariages précoces, au travail forcé, à la radicalisation et à leur recrutement par des groupes terroristes.8

Jusqu’à présent, quelques 800 000 réfugiés ont traversé la Méditerranée pour atteindre l’Europe.9 En Belgique, nous en avons accueilli 27 000 jusqu’ici. Ce chiffre devrait atteindre 35 000 d’ici la fin de l’année. Accueillir autant de réfugiés est un réel défi, que ce soit à court terme, au niveau budgétaire, ou à long terme, pour l’intégration. Cependant, il est un peu curieux d’entendre dire nos chefs de gouvernement que continuer à accueillir des réfugiés en Europe est impossible pour ensuite proposer comme solution de les confiner en Turquie, qui en accueille déjà plus de 2 millions. Loin d’être une solution, c’est une véritable bombe à retardement qui provoquera une nouvelle crise de réfugiés dans les années à venir.

Renforcer les passeurs et augmenter les noyades

Des enfants obligés de travailler pour subvenir aux besoins de la famille et qui ne peuvent plus aller à l’école est une situation digne du 19e siècle. Quel parent responsable accepterait un tel sort pour ses enfants ? Maissa, une Syrienne actuellement en Turquie, témoigne : « On a perdu des proches, des amis, notre maison, notre vie en Syrie. Mais ce qui me fait le plus mal, c’est que mes filles n’aillent plus à l’école. C’est dangereux de partir. Mais pour nos filles, pour leur avenir, c’est aussi dangereux de rester. »10

Ériger des murs autour de l’Europe n’arrêtera pas des parents qui veulent offrir un avenir à leurs enfants. Les seules conséquences seront que de plus en plus de réfugiés se verront obligés de faire appel à des passeurs pour pouvoir entrer en Europe et que de plus en plus d’entre eux se noieront dans la Méditerranée en tentant de rentrer en Europe illégalement.

Besoin de vraies solutions

De vraies solutions sont nécessaires pour mettre fin à la crise des réfugiés. Des solutions qui s’attaquent d’abord aux causes, à ce qui pousse tant de gens à tout abandonner pour fuir. Pour cela, il faut investir massivement dans la paix et dans des solutions négociées dans le cadre de l’ONU, plutôt que dans des interventions militaires qui n’ont fait qu’empirer la situation sur place. Couper l’oxygène de Daech est également indispensable, en boycottant l’Arabie saoudite et en mettant fin au commerce du pétrole issu des zones contrôlées par le groupe terroriste. Les critiques et questionnements au sein de la société turque par rapport au rôle que joue la Turquie en la matière doivent être abordés.

Quant au problème de l’accueil, c’est d’une Europe de la solidarité et de la coopération que nous avons besoin, qui accueille et répartit le nombre de réfugiés en fonction de la situation démographique et socio-économique de chaque pays. C’est seulement de cette manière que nous pourrons permettre aux gens de ne plus devoir fuir leur pays et de permettre à ceux qui fuient de pouvoir s’intégrer dans leur pays d’accueil.

1. 32 millions de déplacés interne

2. 20 millions de personnes se sont réfugiées dans un pays voisin.

3. L’Echo (27 novembre 2015)

4. De Morgen (14 novembre 2015)

5. Communiqué de presse de la Commission européenne (24 novembre 2015)

6. Le Soir (27 novembre 2015)

7. De Morgen (14 novembre 2015)

8. Le Soir (27 novembre 2015)

9. De Morgen (14 novembre)

10. Le Soir (27 novembre 2015)

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