Calais… vivre dans « la jungle »

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Réfugiés. Sous l’objectif de nos caméras de télé, ils font naufrage et se noient en masse en mer Méditerranée. Ils échouent sur nos plages ensoleillées et cette vision dérange sur les terrasses de nos hôtels. Ce qui attend les survivants, c’est un appareil militaire d’identification et un rude parcours de survie à travers l’Europe pour aboutir dans des villes inhospitalières ou dans les dunes de Calais. Il y a à nouveau eu des morts et des blessés, là, à Calais, dans les tentatives de quitter le continent par le tunnel sous la Manche. Les images ne nous lâchent plus. Pour mieux comprendre la situation, le groupe PTB migration s’est rendu à Calais, dans la « jungle » où des réfugiés se sont construit un campement.

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Auteure : Riet Dhont

La « jungle » de Calais, où vivent des milliers de réfugiés à la recherche d’une vie meilleure. Le groupe migration du PTB y est allé et est tombé sur des récits poignants, une solidarité et les carences des autorités.

L’actualité des demandeurs d’asile qui se noient en mer Méditerranée ou qui échouent toujours plus nombreux sur les côtes de l’Europe est toujours plus angoissante. Que se passe-t-il à nos portes ? En juillet, la vague a gagné en ampleur à Calais, là où, depuis des années, des passagers clandestins essaient de franchir la Manche. Des milliers de personnes tentent d’atteindre le tunnel, en groupe. La police charge, utilise sprays et matraques. Il y a des morts et des blessés.

Le lundi 3 août, nous y sommes allés pour trois jours. Notre petite voiture remonte la file des camions sur l’autoroute A 26. Ces dix-tonnes prennent subitement une autre signification : voilà les moyens de transport espérés par les réfugiés que nous allons voir. Dès La Panne, toutes les aires de repos sont fermées. Aucun camion ne peut plus s’y arrêter, aucun passager clandestin ne peut s’y introduire.

À l’approche de Calais, le paysage change. À partir d’ici, de grandes cloisons vitrées bordent les autoroutes. Des rouleaux de fil de fer barbelé avec des lames de rasoir sont fixés au sommet. Derrière, le port des ferrys. Les autos font la file, ainsi qu’une longue procession de camions. Il n’est plus possible d’arriver ici à pied. De jour en jour, l’autoroute et les échangeurs prennent un air de désolation. On travaille en continu à cette barricade. Elle a déjà 28 km de long. Près du port, nous comptons une barricade triple, trois hautes barrières l’une derrière l’autre sur toute la longueur.

La « jungle »

Nous atteignons « la jungle » par le Chemin des Dunes, un chemin — moins idyllique que ce que son nom suggère — qui conduit à l’autoroute à travers un terrain industriel désolé. Sous le pont commence le camp. Beaucoup d’Africains parcourent le chemin, à pied ou à vélo, seuls ou en petits groupes. Où vont-ils, d’où viennent-ils ? Certains sont assis sur le trottoir. Régulièrement, un dix-tonnes prend de la vitesse dans la courbe et frôle ceux qui sont assis sur le trottoir. Nous suivons les panneaux de sens unique au milieu des camions vers l’accès. Cet endroit est un danger de mort, mais tout le monde reste placide. 3 000 personnes — surtout des hommes et quelques femmes — se cachent ici, avec derrière elles les expériences d’exode les plus incroyables. Des femmes et des enfants, remarquons-nous plus tard, peuvent trouver refuge dans un préfabriqué un peu à l’écart. Certains viennent d’eux-mêmes nous parler de leur situation.

Cette « jungle » est une vieille décharge dans une zone de dunes d’un hectare que les autorités ont concédée aux migrants après avoir rasé d’autres campements en février de cette année.

La jungle

En Europe, pendant leur procédure de demande d’asile, les réfugiés sont accueillis en centre d’accueil. Chaque État membre organise l’accueil à sa manière. En France, il y avait 25 000 places fin décembre 2014.

Il existait ainsi un centre d’asile à Sangatte, une commune voisine de Calais. Ce centre pouvait accueillir 1 500 demandeurs d’asile, mais il a été fermé en 2002. Les réfugiés se sont alors rassemblés sur un terrain vague derrière l’usine Tioxyde, une des entreprises les plus polluantes de France.

Cette jungle a été rasée au bulldozer en janvier 2015 par la ville de Calais. On a concédé aux réfugiés un nouveau terrain, une ancienne décharge dans les dunes, pleine d’épineux, d’arbres et de détritus. Pas de chemin, pas d’espace dégagé. Les réfugiés ont eux-mêmes dégagé des clairières. Ils ont construit des huttes avec le matériel qu’ils ont trouvé ou qu’ils ont reçu de citoyens engagés. Petit à petit, les réfugiés se sont regroupés ce qui est devenu un « village » de tentes. Ce camp est situé tout près des autoroutes par où les camions se rendent au ferry.

Église et mosquée de plastique

Partout, nous voyons des tentes : toutes de travers, beaucoup déchirées, certaines les unes contre les autres, d’autres un peu plus loin dans les broussailles. Certains recherchent une certaine intimité, mais le plus souvent, ils sont près les uns des autres. Des groupes de tentes forment comme de petites entités, des quartiers. On distingue des sentiers entre eux. Pendant notre exploration, nous apprenons qu’ici aussi les gens de même origine s’installent ensemble : ici les Afghans, un peu plus loin les Pakistanais, là les Syriens, là les Soudanais, un peu plus loin encore les Érythréens… Tous restent avec leur propre groupe et forment des quartiers avec des frontières invisibles pour nous.

Ils ont construit des huttes avec des branches et du plastique. Ils recouvrent les tentes de plastique noir pour les protéger des fortes averses et du vent. Il y a deux petits « magasins » (oui !) pakistanais et un restaurant — avec heures d’ouverture et tout — appelé « Afghanistan-plage ». Même ici, l’humour est présent.

Nous voyons des huttes de bois et de plastique ainsi qu’une église, dans les mêmes matériaux. Des gens viennent et prient devant des icônes. Tout près, une mosquée de plastique, avec les rayonnages en bois pour les chaussures à l’entrée. Pas d’eau ici pour se laver les pieds.

À la fin de la journée, nous découvrons d’où viennent ces huttes. Nous rencontrons six sexagénaires du Secours catholique. Ils nous expliquent que leur équipe est arrivée quelques jours plus tôt. Ils fournissent le matériel pour les huttes : des lattes pour la charpente, des marteaux et des clous, du plastique blanc et des tissus et couvertures pour absorber la condensation à la face intérieure et garder les gens au sec. Ils donnent des instructions pour le montage. Les migrants font le reste.

Georges et Claudine

Georges et Claudine sont des bénévoles du groupe Salaam, actif dans la jungle de Calais. Ils habitent un appartement social tout près du port.

« Par sa situation au bord de la Manche et la traversée vers l’Angleterre, Calais a attiré de plus en plus de migrants et les habitants de Calais étaient réputés pour leur hospitalité, racontent-ils. La fermeture de Sangatte (voir encadré, NDLR) était un acte conscient des autorités pour “rendre les migrants invisibles” et décourager l’aide spontanée, dans l’espoir que les migrants quitteraient Calais. »

Après la fermeture de Sangatte, les réfugiés étaient littéralement à la rue. Ils se cachaient dans les fossés le long des routes. « Pour beaucoup d’habitants, c’était inacceptable », dit Claudine, et elle et Georges sont allés spontanément offrir leur aide. C’est de là qu’est venu Salaam en 2002. « La veuve d’un fabricant de meubles nous a offert les anciens magasins où nous pouvions préparer des repas, poursuit-elle. Nous avons pu engager cinq collaborateurs à temps plein pour l’organisation du travail et l’encadrement des bénévoles. Nous avons apporté jusque 1 100 repas vers les jungles réparties dans Calais ; nous avons fourni du matériel d’hygiène, des chaussures et des vêtements, nous avons aidé à recharger les batteries, permis à des réfugiés de prendre une douche chez nous, nous avons donné des leçons et fait un peu d’animation… »

Dans ce petit bâtiment, on peut obtenir un passeport pour entrer en Angleterre. Du moins si on est un chien ou un chat…   (Photo Solidaire, Christiane Holsbeeks)

Deux heures de file chaque jour

Le Centre Jules Ferry se trouve dans un espace clôturé à Calais, entre de hauts bunkers menaçants restés intacts de la guerre. Il se compose d’une série de baraques basses et fermées, vestiges d’un ancien centre de vacances social des années 1960. À vingt mètres, la police monte la garde avec six hommes dans deux combis. C’est ici que s’est installée l’institution officielle Vie active. Le centre est ouvert de midi à sept heures du soir. Il est possible d’y prendre une douche. Un jeton donne droit à de l’eau pour deux minutes. Il y a des bassins pour laver les vêtements. Il y a un point de contact électrique pour recharger les téléphones.

Pour le moment, le centre assure deux mille repas par jour, qui sont distribués un par un, à une seule porte. Tous les jours à partir de 17 h, les migrants qui vivent dans la jungle peuvent s’y présenter. La file fait au moins 600 m de long. Ils doivent ainsi piétiner deux heures entre des barrières Nadar pour se procurer un sac repas…

Bâtons dans les roues

À partir de 2014, le gouvernement français s’est efforcé de faire disparaître les réfugiés de Calais. La municipalité s’est mise à boycotter activement Salaam. « Le gouvernement a exproprié la fabrique de meubles, racontent Claudine et Georges. Ils ont détruit le bâtiment et Salaam n’a pas eu d’autre local pour poursuivre ses activités. Nous avons cependant continué à préparer des repas pour 400 personnes. Derrière l’usine Tioxyde, nous distribuions des repas en plein air, sous une tente lorsqu’il pleuvait. Nous avons pu tenir comme ça jusque janvier 2015. Ensuite, ce terrain aussi a été fermé. »

En février, on a affecté aux demandeurs d’asile l’actuelle jungle qu’ils essaient progressivement de rendre la plus habitable possible.

Pendant notre séjour, nous avons entendu raconter tant par des réfugiés que par des habitants de Calais et des organisations d’aide comment ces réfugiés sont confrontés à une violence permanente : harcèlement quotidien de voisins ou des autorités, violence de l’administration au sujet de leurs papiers, répression policière avec surveillance constante et charges avec chiens et gaz lacrymogènes.

« Ne nous apportez pas de nourriture, mais des chaussures »

Une chose qui frappe, c’est le nombre de très jeunes Érythréens dans la « jungle ». Des jeunes de 16 ans parfois, tant filles que garçons. Les Érythréens vivent entre eux dans un recoin du camp, près de la sortie de l’autoroute d’où les camions débouchent à toute vitesse. C’est un danger de mort.

Nous discutons avec un groupe de jeunes de 16, 17 ans. « Nous voulons plus de droits de l’homme. Nous voulons étudier. Nous n’allons pas en Angleterre pour devenir riches. Non, nous voulons être libres et pouvoir aider d’autres gens. En Angleterre, nous avons des amis, mais il est très difficile de sauter dans un camion. Nous devons nous entraîner à courir et à sauter. Un de nos amis, Moussa, a essayé. Mais il est mort, électrocuté. Il avait 17 ans. »

Nous voyons aussi beaucoup de jeunes avec des mains bandées. De plus en plus, au bord des autoroutes, sur les barbelés, on ajoute des lames de rasoir qui coupent mains et poignets.

En outre, si la police les attrape, on leur confisque leurs souliers et ils doivent revenir au camp en marchant des kilomètres pieds nus. « Ne nous apportez pas de nourriture, lance un des jeunes, mais des souliers pour courir et sauter. »

Cet homme s’est cassé les deux pieds  dans sa tentative de franchir la Manche. A Calais, il n’est pas rare de rencontrer  des réfugiés avec un membre  dans le plâtre.(Photo Solidaire, Christiane Holsbeeks)

Pourquoi l’Angleterre ?

La réponse est simple. La langue est pour les réfugiés un facteur déterminant du choix de la destination. À Bruxelles, on entend surtout le français parmi les réfugiés. À Calais, ils parlent presque tous l’anglais. Il y a à Londres beaucoup de groupes d’immigrés qu’ils peuvent rejoindre. Beaucoup disent y avoir famille ou amis qui les accueilleront. Ils rêvent de pouvoir y travailler ou étudier. En Angleterre, on ne doit pas se légitimer avec des papiers d’identité. En Angleterre, la législation du travail est tout autre. Un employeur peut mettre légalement au travail des gens sans papiers, contre un salaire de misère bien sûr. Mais ce n’est pas punissable.

Vingt toilettes pour 3 000 personnes

Chloé Lorieux et Jean-François Patry travaillent à Calais comme bénévoles pour Médecins du Monde. « Les conditions de vie ici sont pénibles et malsaines. Les gens ont continuellement des abcès, des inflammations, des ulcères. Nous devrions pouvoir vacciner, contre le tétanos par exemple, mais nous n’avons pas de frigo pour conserver les vaccins. Beaucoup de gens ont aussi attrapé des maladies en chemin. »

« Nous sommes au bout de nos forces, disent-ils. Nous sommes ici cinq jours par semaine, mais ce sont des journées bien remplies. Nous voyons 70 à 90 patients par jour, tandis que le centre médical à Calais même, qui est pourtant destiné aux réfugiés, n’en voit qu’une trentaine par jour. Les soins que les autorités assurent au Centre Jules Ferry sont des plus limités. En fait, tous les services d’aide de premier rang devraient y être fournis, mais la volonté politique manque. »

« Il n’y a des points de fourniture d’eau que depuis trois semaines, des toilettes depuis six semaines. Et encore, rien qu’une vingtaine de toilettes. Tout ça est en infraction aux normes internationales. Quand nous travaillons dans le Tiers monde, il y a une toilette pour 20 personnes ; c’est une obligation. Mais ici, on compte 20 toilettes pour 3 000 personnes… Savez-vous qu’au centre de Calais, on avait installé un cirque avec un point d’eau spécialement pour les animaux ? Mais ici, nous avons dû creuser nous-mêmes des latrines. »

En auto, nous roulons vers le tunnel où partent les camions et les trains. C’est un parcours d’une douzaine de kilomètres, surtout par autoroute. Le long du chemin, nous voyons les nouveaux murs d’acier, surmontés de fil barbelé.

Dans les buissons, on voit de petits groupes de réfugiés cachés. Nous nous arrêtons et rencontrons deux jeunes, de moins de 20 ans estimons-nous. Ils se cachent. Cette nuit, à trois heures, ils vont escalader la clôture et aller au tunnel.

En partant, nous voyons des ouvriers occupés à encercler aussi ce petit bois d’une clôture en acier. Le gouvernement français dépense des millions pour construire ces murs.

Photo Solidaire, Christiane Holsbeeks

Roses blanches

Juste avant notre retour en Belgique, nous allons au cimetière de Calais pour nous recueillir un moment devant les tombes des victimes tuées dans leur fuite vers l’Angleterre.

Au cimetière, nous apprenons qu’on vient d’enterrer un jeune Érythréen. Le concierge nous guide vers les tombes, avec l’ordre formel de ne pas prendre de photos. Sans doute la vérité ne peut-elle pas être connue…

Nous découvrons trois tombes ; beaucoup de victimes ne sont pas encore enterrées. Il y a la tombe de Chahid Sambali, un bébé décédé le 12 juillet. Lorsque la maman a voulu sauter la clôture, elle a a chuté et laissé tomber son bébé, qui est mort. La mère vit encore. Nous mettons un bouquet de fleurs sur la tombe. À côté, nous trouvons la tombe d’un Soudanais, dont nous avions vu le lit vide dans le camp. Abdulmajid Bash Mohamed Ibrahim avait 45 ans. À côté de lui vient d’être enterré Houmed Moussa, d’Érythrée. Nous nous rappelons les jeunes Érythréens qui nous ont parlé de leur ami électrocuté sur le train. Il est décédé le 20 juillet et a été enterré aujourd’hui 5 août. Il y a quelques fleurs et deux roses blanches sur sa tombe.

À Calais, la solidarité est bien présente 

Nous rencontrons un homme et son fils, très occupés à construire une cabane. Le père est enseignant, le fils étudie l’architecture. Avec leur famille, ils ont rassemblé 2 000 euros pour acheter des planches et des clous et, durant leurs vacances, ils construisent des abris.

Le père raconte : « C’est scandaleux, la manière dont le gouvernement français traite les réfugiés. 250 viennent encore d’arriver. A Paris, ils avaient occupé un bâtiment, mais ils ont été chassés par la police. Tous les jours arrivent ici des gens qui n’ont rien. Ils dorment dehors, entre les buissons. Maintenant, il ne fait pas encore froid, mais ça ne va pas durer. »

« Jusqu’il y a trois semaines, il n’y avait pas d’eau ici, poursuit-il. Les gens devaient aller chercher de l’eau au petit lac des usines. Pas étonnant que certains soient tombés malades. La mairie a récemment ouvert trois points d’eau, alors que les arrivées d’eau sont présentes depuis longtemps. Les pouvoirs publics ont tout fait pour chasser les gens de Calais. Mais il n’y a pas d’alternative. »

Notre interlocuteur appelle cela du « racisme d’Etat ». « Et cela influence les habitants, les gens ont peur, souligne-t-il. La solidarité n’est pas générale. Calais est une ville fort appauvrie. Le chômage y est important et l’hostilité envers les migrants s’y manifeste ouvertement. Mais il y a aussi pas mal de témoignages de solidarité. Certaines familles sont même hébergées par des Calaisiens. Et nous constatons également de nombreux signes de solidarité des occupants des tentes eux-mêmes. Lorsqu’on passe, ils vous proposent une pomme ou une bouteille d’eau. »

Eyob, d’Erythrée, lave ses vêtements. Il s’est blessé les pieds dans ses tentatives de sauter sur un train ou un camion. (Photo Solidaire, Christiane Holsbeeks)

Témoignages

Qui sont ces migrants. Comment sont-ils arrivés à Calais ? Quel est leur rêve ?

Eyob, d’Erythrée

« J’ai marché six jours à travers le désert, via le Soudan, pour aller en Libye. Là, avec 700 autres personnes, nous sommes montés sur un bateau et avons réussi à atteindre Catane, en Sicile, d’où on nous a emmenés en bus en Vénétie. On devait y donner nos empreintes digitales, mais j’ai refusé, parce que je connais ce système : c’est dans le pays où on donne ses empreintes digitales qu’il faut demander l’asile. Pour m’échapper, j’ai escaladé le mur de sept mètres de hauteur qui entoure le centre. En faisant ça, je me suis blessé aux deux pieds, mais j’ai quand même fui. Via Milan, je suis allé à Vintimille, à la frontière française. Là, j’ai passé plusieurs jours sur les rochers devant la mer, avant de pouvoir continuer vers Antibes via Nice. J’ai ensuite finalement atterri à Paris, où j’ai passé plusieurs jours dans la rue, sans manger ni boire. Cela fait une semaine que je suis à Calais et j’ai déjà essayé quatre fois de sauter dans un train ou un camion. Cela a complètement fichu mes pieds en l’air parce que, pour arriver dans le tunnel, il faut marcher une heure et demie. C’est dur, mais on le fait quand même. »

Dans la « jungle », réfugiés et bénévoles ont organisé une petite « école » pour apprendre le français. (Photo Solidaire, Christiane Holsbeeks)

Abdul, du Soudan

« Fin 2014, nous avons fui au Darfour. J’étais encore étudiant, mais j’ai dû arrêter mes études à cause de la guerre entre le Nord et le Sud-Soudan. Nous avons fui parce que les milices venaient dans le camp pour rafler les jeunes hommes entre 16 et 30 ans, surtout les étudiants. On a traversé le désert vers la Libye, une route dangereuse de dix jours. En Libye, nous sommes restés bloqués pendant six mois à Isdabia (ville-frontière enter le Soudan et la Libye, NdlR), où arrivent beaucoup de réfugiés. Nous avons de nouveau été enfermés par les milices locales. Je me suis échappé par un trou dans le grillage et j’ai fui jusqu’à la mer. Là, j’ai embarqué sur un petit bateau de pêche vers l’Italie. Après deux jours, un grand bateau nous a récupérés et, trois jours plus tard, on est arrivés en Italie, où on nous a conduits en train jusqu’à Lecco, dans la région de Milan. J’ai réussi à passer en France et suis arrivé à Paris. Mais là, il n’y avait aucune possibilité d’accueil. J’ai dormi deux jours dans la rue, où j’ai dû boire l’eau de pluie. Ici, à Calais, j’ai trouvé beaucoup de compatriotes et on a cherché ensemble une place dans la jungle. On a construit de petites huttes et on s’est bien organisés. On a même monté une petite école : des bénévoles de Calais nous donnent des leçons de français. »

Saïd, de Syrie

« Moi, j’habite à Manchester. En Angleterre, je suis reconnu comme réfugié, mais ma famille est toujours en Syrie. Mes deux petits frères ont fui en Turquie, où je suis allé les chercher. Je cherche une voie légale pour les emmener en Angleterre. Sauter dans un train ou un camion est beaucoup trop dangereux. J’essaie de trouver un chauffeur, mais ça coûte beaucoup d’argent.

Le gouvernement britannique a promis d’accueillir 15 000 réfugiés mais, jusqu’à présent, ils n’en ont accepté que 500, c’est tout. En plus, le droit au regroupement familial a été restreint.

Vivre en Angleterre n’est pas facile. Les gens y sont très froids envers les réfugiés. En plus, nous sommes musulmans, et les gens ont peur de nous, ils pensent que nous sommes dangereux.

Je ne peux pas laisser mes petits frères ici. Et puis, la situation est beaucoup trop dangereuse. Déjà, mon plus petit frère est très effrayé. Quand je lui explique que je dois retourner quelques jours en Angleterre pour aller gagner un peu d’argent, il se met à pleurer.

Pourquoi nous avons dû quitter notre pays ? Nous avions tout : une maison, du travail, assez d’argent, des écoles… Mais tout est détruit. Nous n’avions pas d’autre choix que fuir. Je dois absolument réussir à faire arriver mes petits frères sains et saufs en Angleterre. »

Fuir est un droit

Selon les Nations unies, il n’y a jamais eu autant de réfugiés dans le monde que depuis 2013, et ce depuis la Deuxième Guerre mondiale : près de 50 millions en 2013 et, en 2014, 59,5 millions, soit un cinquième en plus, la plus forte augmentation sur un an. Qu’est-ce que ce sera en 2015 ? Et après ?

Comme pays d’accueil, le Pakistan bat tous les records, suivi de près par l’Iran et le Liban. La Belgique n’est pas mentionnée dans cette liste, parce que le nombre de réfugiés est très bas comparé aux autres pays. Pourtant, les politiciens et les médias traditionnels aiment clamer que nous sommes « envahis » par des « aventuriers ». Mais pourquoi cette image négative ? N’est-il pas normal qu’une partie des 60 millions de réfugiés viennent en Europe ?

Pourtant, à Bruxelles ou à Calais, nous n’entendons que des témoignages déchirants sur les périls du voyage, les vivants et les morts laissés en chemin, la séparation d’avec la femme et les enfants, le souhait de vivre en paix dans son propre pays et de pouvoir y retourner dans de meilleures circonstances. Malgré tout, fuir est plus sûr que rester dans son pays. Les gens fuient les poursuites et les menaces de mort, les bombes, les attentats, les guerres. Ils fuient la pauvreté.

Les réfugiés ont des droits. Tout comme nos grands-parents l’ont fait en temps de pauvreté ou de guerre, eux aussi ont le droit de quitter leur pays et de demander l’asile dans un autre pays et de l’obtenir. La Déclaration universelle des droits de l’homme prescrit cela en ses articles 13 et 14. Ils ont le droit de fuir la guerre comme il est écrit dans la Convention de Genève.

Mais l’Europe ne leur reconnaît pas ce droit. L’Europe dépense des milliards d’euros pour encercler le continent de murs. C’est de l’argent qui ne peut plus être consacré à garantir les droits de l’Homme par un accueil humain.

Entre-temps, les ministres européens marquent une minute de silence pour ceux qui n’ont pas survécu —  un silence ambigu. Car ces mêmes ministres qui se gargarisent d’ « humanitaire » et de droits de l’Homme, et ceux qui partent en guerre soi-disant au nom de ces valeurs ne font rien pour ces mêmes droits de l’Homme.

Cette minute de silence, nous, comme citoyens, nous pouvons la convertir de manière non ambiguë en solidarité concrète et en pression sur les autorités. Notre désir d’équité et notre créativité peuvent ici nous servir de guide. Car tout le monde appartient au monde et le monde appartient à tous…

Article publié dans le mensuel Solidaire de septembre 2015. Abonnement.

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