« Oui, Monsieur Theo Francken, je suis émotive »

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Lors d’une nouvelle catastrophe, ce 5 août, en Méditerranée, 200 réfugiés ont encore sans doute perdu la vie. Aujourd’hui, Theo Francken (secrétaire d’Etat à l’asile et la migration, N-VA) reproche aux médias d’user de « titres émotifs à bon marché » et affirme que ce n’est pas la faute de l’Occident si certains réfugiés prennent des risques énormes. Riet Dhont qui, ces derniers jours, était en mission à Calais avec le PTB, réagit avec émotion dans une lettre personnelle.

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Auteure : Riet Dhont

Lors d’une nouvelle catastrophe, ce 5 août, en Méditerranée, 200 réfugiés ont encore sans doute perdu la vie. Aujourd’hui, Theo Francken (secrétaire d’Etat à l’asile et la migration, N-VA) reproche aux médias d’user de « titres émotifs à bon marché » et affirme que ce n’est pas la faute de l’Occident si certains réfugiés prennent des risques énormes. Riet Dhont qui, ces derniers jours, était en mission à Calais avec le PTB, réagit avec émotion dans une lettre personnelle.

« Monsieur Theo Francken, vous estimez (voir tweet ci-contre, NdlR) qu’il y a trop d’émotion autour des morts de la Méditerranée, des réfugiés qui prennent des risques. Vous estimez que c’est leur propre faute, et non celle de l’Occident… J’aimerais vous répondre, car, en effet, je suis émue.

Hier soir, nous sommes rentrés de Calais. Après trois jours de séjour dans la « jungle », à proximité du tunnel de transit vers l’Angleterre. C’est là, ou dans les parages, que 3 000 personnes vivent entassées comme des bêtes sauvages. Ce sont surtout des jeunes, entre 16 et 35 ans. Ils viennent tous de territoires en guerre, de pays avec des régimes dictatoriaux, de régions où la pauvreté règne en raison du changement climatique.

Oui, ils sont venus par bateau et ils ont pris pour ce faire des risques énormes. Tout d’abord, ils ont dû travailler, se vendre en Libye, pour réunir les mille dollars destinés à payer leur passage en bateau de pêche. Haydar, un Soudanais, a d’abord travaillé 7 mois à Benghazi, sur le marché, pour gagner 10 dollars par jour, du moins les jours où il pouvait trouver du travail.

Oui, ces gens prennent des risques, précisément pour fuir la guerre, la pauvreté, l’exploitation dans les pays du Sud…

Oui, ils ont couru le risque, dans un canot surchargé, de franchir une mer agitée.

Raouf, venu d’Érythrée, se trouvait dans un bateau de ce genre, qui pouvait accueillir 100 personnes, mais sur lequel s’entassaient 500 réfugiés.

Oui, ils ont pu arriver en France, jusque Calais, pour y prendre de nouveaux risques. Ici, ils doivent marcher 10 km, traverser des autoroutes, des bosquets, pour atteindre le tunnel de transit vers leur terre promise, l’Angleterre. Mais ce même Raouf, venu d’Érythrée, a tenté d’escalader le mur qui barre le tunnel, puis de sauter de l’autre côté. Voilà maintenant un mois qu’il est à l’hôpital de Calais, avec des fractures aux jambes et aux pieds.

Hier, nous avons enterré Moussa à Calais. Il avait 17 ans. Il a été électrocuté sur les voies du train.

Et, au moment où on l’enterrait, plus de 200 personnes sont mortes à nouveau en Méditerranée.

Oui, ce sont des risques, des risques énormes, que ces gens prennent, uniquement pour fuir la guerre, la pauvreté, l’exploitation qui sévissent dans les pays du Sud, et pour se bâtir une nouvelle vie, ici en Europe, ici, chez nous…

N’est-ce pas précisément « nos » pays qui ont déclenché le chaos en Libye ? N’est-ce pas précisément « nos » pays qui continuent à anéantir les économies du Sud, via l’importation de nos produits dans ces pays, à des prix excessifs, afin de détruire leur agriculture ?

Nous avons vu comment les gens vivent dans la « jungle » de Calais, dans des conditions particulièrement indignes. Comme ils le disent eux-mêmes : « Nous vivons ici comme des bêtes sauvages, non, pas des amis domestiques, des bêtes sauvages ! » Ils vivent sur une ancienne décharge. Ils vivent dans le sable, dans de petites tentes, dans des cahutes qu’ils ont eux-mêmes construites de bric et de broc où, encore heureux, on a installé quatre points d’eau voici trois semaines, et vingt WC, le tout pour quelque 3 000 personnes.

Oui, Monsieur Francken, je suis émue, quand je vois tout cela.

Et qu’est-ce qui attend les réfugiés, ici, à Bruxelles, en Belgique ?

Ce matin, j’ai vu deux famille qui venaient d’arriver, de l’Irak. Ils avaient dormi cette nuit à la gare du Nord. Ils ne connaissaient pas les heures  d’ouverture de l’Office des étrangers et ils s’y étaient présentés trop tard. Demain, ils vont devoir faire la file dès 5 heures du matin, pour éventuellement pouvoir entrer vers 8 heures.

Ils sont six adultes et trois enfants. Neuf personnes parmi les 2 990 qui, le mois dernier, ont demandé asile à Bruxelles… Un nombre encore jamais vu… 130 % de plus qu’en juillet de l’an dernier.

En 2013, votre prédécesseur, Maggie De Block, a restitué 35 millions d’euros au gouvernement. Elle les avait récupérés sur son budget. À l’époque, elle avait également supprimé 1 200 places d’accueil à la Fedasil.

Aujourd’hui, nous en voyons les conséquences… Ces derniers jours, j’ai appris que 2 500 personnes dorment ici dans les gares, dans les parcs, dans l’attente d’un lieu d’accueil. Je viens de téléphoner un peu partout pour les deux familles irakiennes, afin de pouvoir quand même leur trouver des lits pour cette nuit. Et je téléphonerai encore ce soir. Le premier qui téléphone reçoit une des quatre chambres restantes. Non, ces personnes ne peuvent se payer l’hôtel comme vous leur proposez. Oui, ils ont déjà dépensé des centaines de dollars pour pouvoir parcourir la route des Balkans, entre la Grèce et la Belgique, pendant trois mois, pour arriver en vie à Bruxelles…

Ainsi donc, Monsieur Francken, vous me trouvez trop émotive ? Enfin, je me demande même si vous m’avez entendue… »

Tweet de Theo Francken : « Allez, quasiment tout le monde a été sauvé. Titre émotionnel à bon marché. Certains prennent tout de même des risques énormes. Est-ce toujours la faute de l’Occident ? »

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